Lettre ouverte à mes amis artistes

Lettre ouverte à mes amis artistes.

Chères compagnes et compagnons d’infortune,

Hier, ou plutôt ce matin à deux heures moins le quart, j’ai reçu un message privé d’un ami sur Facebook. Comme beaucoup de mes amis sur la toile, en fait, je ne le connais pas. Nous avons néanmoins quelques points communs. Nous avons usé tous deux nos fonds de culotte sur les bancs, plateaux et praticables de Conservatoires d’art dramatique. Moi, sans aller jusqu’au Premier Prix…mais n’empêche, cela crée des liens. Et puis, comme il me l’a dit si bien dans son premier message : « Pourquoi je n’arrive pas à y croire ? » Croire à quoi ? Croire qu’il est d’une quelconque utilité de se battre pour la création.

 

J’en ai fait quasi une nuit blanche. Il est cinq heure…Paris s’éveille, les balayeurs sont bien là et l’alouette, si elle ne chante pas, ce n’est pas parce que le soleil n’est pas encore levé ; c’est peut-être parce qu’elle est morte. Ou que c’est un oiseau migrateur. Ou qu’elle ne crèche pas dans notre pays. Ou que sais-je, moi, je ne suis pas zoologiste, encore moins ornithologue.

 

Bref, cet ami m’a posé cette question stupide parce que j’avais relayé les lettres et messages publics, les appels à la mobilisation des artistes comédiens et metteurs-en-scène sur mon profil.

 

Pourquoi ai-je envie de perdre mon temps dans votre combat contre les moulins à vent ? Pourquoi suis-je solidaire avec vous, alors que je n’ai connu dans le milieu théâtral que compétitions acharnées,  jalousies, mesquineries et mépris les uns envers les autres ? Je ne sais ce qu’il en est aujourd’hui, mais en 1987, l’année de mon entrée au Conservatoire de Bruxelles, rien que le fait d’être dans la classe de Monsieur Debaar ou de Monsieur Laroche ne nous permettait pas les mêmes espérances pour notre future carrière. Nous avions peu de chance de jouer un jour dans tels ou tels théâtres. Et nous devions être « les meilleurs » pour espérer, ne fut-ce que, jouer au moins une fois l’an sur une scène. Pourquoi suis-je solidaire avec vous alors que vous ne vous préoccupez quasiment pas des autres professions artistiques ? De la vie des artistes plasticiens ? Pourquoi suis-je solidaire avec vous, alors qu’il y en a si peu qui se battent pour défendre des idées, qui sont des artistes engagés, qui sont préoccupés par le sort du peuple ? Voire carrément qui snobent les artistes qui font de l’éducation populaire. Et, d’ailleurs, je les comprends, car ces derniers méprisent les égos surdimensionnés des « artistes créateurs » et des « artistes de variété ». Quant aux artistes qui jouent pour les enfants, ils sont tout simplement ignorés ou considérés comme des puériculteurs. Je ne vous parle pas non plus des artistes qui se mettent au service des troupes de théâtre amateur…ils n’étaient sans doute pas assez « bons ». Pourquoi suis-je si sensible lorsque j’entends qu’une nouvelle coupe sombre a piétiné l’espoir des jeunes comédiens déjà si ténu ?  Pourquoi alors que les manifestations, actions, réunions, bénévolat, pour lesquels je me suis investie, étaient pour aller supplier l’un ou l’autre ministre de la culture et du travail de nous accorder dans leur grande bonté l’aumône de ce magnifique « statut de l’artiste » qui n’est qu’un statut de chômeur… un statut de mendiant ?

Je ne sais pourquoi je suis encore remplie d’une énergique volonté de me battre. De me révolter. De dénoncer cette infamie : Le désintérêt, le mépris total de nos élus en ce qui concerne l’art, la culture et la création, surtout de l’art engagé, surtout si les artistes ne sont pas « banquables », qu’ils sont inconnus, qu’ils sont pauvres, qu’ils sont donc des artistes ratés qui pètent plus haut que leur cul et qui feraient bien mieux de se trouver un travail utile et surtout plus rentable financièrement. Le désintérêt du public ingrat. Ce public qui s’enorgueillit des réussites, prix, renommées des artistes belges, qui se pâme quand l’un de ceux-ci pète dans un verre d’eau sur les plateaux de télévision frâââânçaise, mais trouve scandaleux que des peintres du dimanche, qui passent leur temps à s’amuser, vident les caisses de l’ONEM, sans chercher du travail.

Remarquez, moi aussi, je trouve qu’il est scandaleux que ce soit les travailleurs qui doivent payer ce que je considère comme nos salaires. La véritable création artistique se fait pendant la période de chômage. Chaque fois que je parle de cela aux « honnêtes et braves travailleurs », ils sont stupéfaits d’apprendre qu’un livre publié, il faut d’abord l’écrire, qu’un spectacle joué, il faut le répéter, et quelque part, si possible sur une scène, qu’un décor, même de cinq francs six sous ne se construit pas dans le salon des scénographes, sans outils et sans matériaux, qu’ensuite il faut se « vendre » et rédiger des dossiers pour obtenir des « aides à la création »…alors que la création est quasiment bouclée quand l’on reçoit enfin des budgets tellement minables qu’ils ne remboursent pas l’investissement et le travail de ces paresseux d’artistes.

Alors sauver le Titanic de la création artistique ? Il y a bien longtemps qu’il a sombré corps et bien, s’il a jamais navigué d’ailleurs. Nous sommes depuis toujours sur le radeau de la méduse à tirer à la courte paille pour savoir « qui, qui, qui, qui sera mangé » et le sort tombe toujours sur le plus jeune ou le plus faible. C’est toujours le plus petit qu’on sproutche !

Je n’ai JAMAIS vu de solidarité entre les artistes. Toutes les rencontres pour discuter de notre sort commun finissent en pugilat. Nous sommes tous tellement occupés à survivre que nous ne voulons pas savoir ce que les autres subissent. Je ne vous en veux pas. C’est humain. C’est bêtement, stupidement, imbécilement humain.

 

Je ne sais que deux choses, mais ça je les sais. Je sais qu’on ne sait jamais, oui, bien sûr. Mais je sais aussi que la vie est un songe, «… une histoire racontée par un fou, pleine de fureur et de bruit et qui ne veut rien dire. », une petite fleur d’espoir qui pousse entre les pavés de béton des buildings  de la « réalité du marché ». Que ce qui est appelé « réalité » n’est pas réel : l’égoïsme de chaque humain. Non, la vraie réalité, c’est l’utopie.

 

Comment ne suis-je pas totalement désabusée et profondément cynique ? Pourquoi ne suis-je pas en train de dormir, béatement blottie dans les bras de mon Roméo ?

 

 

Peut-être parce que je suis une rêveuse, une curieuse, une utopiste, une créatrice, une artiste ?

 

Comme vous mes frères et sœurs, mes amies, mes amis, mes chers compagnons d’infortune…

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4 réflexions au sujet de « Lettre ouverte à mes amis artistes »

  1. Caroline, je viens de te lire assez vite car oui comme tu dis les soucis….alala; mais juste cela : si la solidarité entre artistes ça existe, en tout cas je l’ai vécu (avec deux musiciens du « balai »), pas celle qu’on attend et avec les résultats qu’on attend, mais une vraie belle solidarité…sinon c cool ce que tu fais, continue de rêver, d’être utopiste….en colère aussi, tu as le droit , à bientôt peut être, en tout cas sur le fil…….

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    • Oui, Elsa, la solidarité entre artistes existe…je pense seulement qu’elle devrait être plus forte, qu’il est déjà pénible de bouffer de la vache enragée; si, en plus, on se tire dans les pattes, l’on se jalouse ou l’on se méprise entre nous, c’est parfaitement insupportable. 😦 Mais bon, ne pense pas que je suis emplie de rancoeur, car ce n’est pas du tout le cas! 😉
      Merci pour ton intérêt!
      Et à bientôt surement; je pense que nous partageons des passions communes… 😉

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  2. Je travaille dans une asbl pour création d’entreprise(personne ou presque ne trouve de job aujourd’hui, ils veulent donc se construire eux-même), et je sais que le statut d’artiste n’existe pas(encore) plus que certains autres domaines…!!!Bonne continuation dans ta recherche et ton art en vaut la peine:-) A bientôt!bises

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